Prise en charge des
régurgitations et du reflux gastro-oesophagien chez le petit enfant et le nourrisson
Propositions pour la pratique de
pédiatrie générale.
Introduction
Les régurgitations sont un motif de consultation fréquent en pratique
pédiatrique quotidienne, en particulier pour les nourrissons et petits enfants. La
prévalence de régurgitations varie entre 20 à 40% chez les nouveau-nés.
La régurgitation est définie comme un retour subi et
apparemment sans effort de petits contenus de liquide oeso-gastrique jusqu'au niveau de la
bouche. La régurgitation doit être différenciée du vomissement, lors duquel le
contenu gastrique ou sophagien est exprimé au-delà de la bouche avec un effort
violent. Souvent, un vomissement est accompagné respectivement précédé de nausées,
contractions musculaires thoraco-abdominales et signes neurovégétatifs tels que
sudations; mais il peut être difficile de faire la différence, d'autant plus que les
deux symptômes peuvent être trouvés chez le même patient. Le passage involontaire de
contenu gastrique dans l'sophage est appelé un épisode de reflux
gastro-oesophagien.
Si l'on se réfère à la pH-métrie oesophagienne de 24h comme
standard., la prévalence de RGO en terme de maladie du nourrisson est de 3 %. Le RGO peut
être compliqué de retard de croissance, d'sophagite et de symptômes
respiratoires. De plus, une association entre un RGO et des manifestations neurologiques,
allant jusqu'au grand malaise du nourrisson et à la mort subite du nourrisson, a été
démontrée. A l'inverse, des régurgitations simples sont une condition banale pour la
majorité des patients, disparaissant spontanément au courant des deux premières années
de vie.
Tableau 1: Glossaire
RGO = Reflux gastro-oesophagien
|
| |
Régurgitation |
vomissements |
RGO en termes de maladie |
| en Suisse allemande |
" gütschle ",
" chötzle " |
" bräche "
" erbräche " |
Refluxkrankheit |
| pays anglo-saxons |
Regurgitation |
vomiting |
GERD |
| cest un(e) |
Symptôme/ épisode |
symptôme/ épisode |
maladie |
| |
Retour subi et apparemment sans
effort de petits contenus de liquide oeso - gastrique jusqu'au niveau de la bouche ou
au-delà |
le contenu gastrique
/sophagien est exprimé au-delà de la bouche avec un effort violent |
maladie ne se distinguant pas par
la présence ou l'absence de symptômes mais par la fréquence, l'intensité, la
gravité et la présence ou non de symptômes associés |
Recommandations de 1993
En 1993, la Société européenne de gastro-entérologie et nutrition
pédiatrique(ESPGAN) a publié ses propositions pour le diagnostic du traitement du RGO.
(1). Le but principal de ces recommandations était dêtre valables pour une
population pédiatrique aussi vaste que possible, dêtre applicables pour la
médecine de premier recours et de prendre en compte des facteurs pratiques et
économiques. Une classification clinique fut proposée, elle comprend les 3
classes de RGO suivantes :(cf. tableau 2)
- Reflux gastro-oesophagien non
compliqué.
- Reflux gastro-oesophagien
compliqué.
- Reflux gastro-oesophagien atypique.
Tableau 2 : Classification clinique du RGO
- Reflux gastro-oesophagien non
compliqué
- régurgitations et/ou vomissements
- sans symptomatologie supplémentaire.
- Reflux gastro-oesophagien compliqué :
régurgitations et vomissements avec
- anémie
- hématémèse
- méléna
- dysphagie
- retard de croissance.
- Reflux gastro-oesophagien atypique :
pas de régurgitation, pas de vomissement, mais symptômes suivants
associés:
- symptômes respiratoires et ORL
- apnée
- malaise grave du nourrisson.
- symptômes neurologiques (dont syndrome de
Sandifer )
|
Une approche par paliers
fut recommandée, passant au travers de 4 étapes en commençant par de simples
propositions diététiques et posturales pour aboutir à la chirurgie.
Nouveaux développements,
aspects évolutifs :
Le développement récent de ces dernières années pousse à
réévaluer tant certains aspects du diagnostic (utilisation de plus en plus répandue de
la pH-métrie oesophagienne à longue durée, dont les indications doivent être
précisées) que du traitement ( rôle des agents épaississant et du traitement postural,
inhibiteurs de la pompe à protons)(2,3,4,5).
Définition du RGO:
Par rapport aux définitions du glossaire , il faut spécifier qu'il
peut s'agir de n'importe quel contenu oeso-gastrique, donc de salive, liquides ou solides
ingérés, sécrétions naso-pharyngées, gastriques ou bilio-pancréatiques. Il s'agit
d'une définition expressément clinique, englobant tous les malades régurgiteurs,
partant des formes graves avec sophagite ou rescapés d'un grave malaise d'un côté
pour aboutir au nourrissons régurgitant souvent mais prospérant merveilleusement par
ailleurs, appelés "happy vomitors" en expression anglo-saxonne. Ainsi, ce terme
de RGO n'implique pas de connotation obligatoire de gravité, et invite, par rapport aux
démarches thérapeutiques, à une graduation par étape, pouvant évoluer dans le temps,
tenant compte des particularités spécifiques du patient.
Présentations cliniques
Des épisodes de régurgitations peuvent être observés chez les
individus normaux, et dans ces cas, ils ne sont observés qu'occasionnellement, alors
qu ils se produisent plus souvent et de manière plus sévère dans les situations
pathologiques. Le RGO est donc une question de quantité et de sévérité du reflux : les
enfants sains et les enfants malades ne se distinguent pas par la présence ou l'absence
de régurgitations respectivement vomissements, mais par la fréquence, l'intensité, la
gravité et la présence éventuelle de symptômes associés. La majorité des problèmes
cliniques rattachés au RGO sont causées par le passage excessif de contenu gastrique
acide dans l'sophage.
Les vomissements sont également un symptôme très commun du
RGO, mais bien entendu ils peuvent être la manifestation de nombreuses autres
pathologies. (Exemples: infection urinaire, gastro-entérite, maladie métabolique,
allergie alimentaire, effet secondaire de la Digoxine ou dautres médicaments) et ne
seront pas discutés dans cet article. Il va de soi que si pour un RGO primaire, un
traitement anti-reflux s'impose, dans les cas de RGO secondaire, la cause primaire doit
être traitée et des mesures anti-reflux associées si nécessaire.
La maladie du RGO a été accusée d'être à l'origine d'un large
éventail de différentes conditions extra-digestives :nous reviendrons sur
certains aspects de ces présentations dites atypiques la liste du tableau 2
sajoutent (entre autres) otite chronique, mauvaise haleine, sensation de globe,
stridor laryngé, lésion de la dentine.
Approche thérapeutique
Celle-ci s'orientera d'après la classification clinique, pouvant
également évoluer dans le temps. Elle partira des mesures les plus simples, réalisées
sans examen paraclinique, et aboutira, passant essentiellement par la pH-métrie
oesophagienne mais aussi par l'endoscopie digestive haute, à la prise en charge
chirurgicale dans certains cas bien définis. (Voir tableau 3).
Tableau 3 : prise en charge par étapes
phase
1
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rassurer les
parents;
|
Option, si non
allaité: (lait) épaississant
|
phase
2
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Procinétique:
|
par exemple
Cisapride 0,2 mg/kg, 4 x/jour,
si possible 10-30 minutes avant repas
|
Phase
3
|
inhibiteurs des
récepteurs H2, par exemple Ranitidine
(en dehors de la période néonatale:2 x 4 mg/kg/jour, ou
|
Inhibiteur de la
pompe à protons,
par exemple Oméprazole (0,5 mg/kg/jour)
|
phase
3
|
Décubitus
ventral, anti-Trendelenburg 30 %,
matelas rigide ne faisant pas hamac
|
Phase 1
La phase 1 s'adresse essentiellement aux nourrissons présentant un RGO
non compliqué, prospérant bien, donc sans manifestation extra-digestive :
Conseils aux parents
La toute première mesure, dans ces cas là, est de rassurer les
parents, de leur confirmer que leur enfant est en bonne santé générale et qu'il n'y a
pas de mesure médico-chirurgicale agressive à prendre. Il faut insister sur une
technique d'allaitement ou dalimentation au biberon adéquate, et insérer les
recommandations posturales générales, donc recommander de coucher les nourrissons à
plat, sur le dos ou de côté. En présence dun tabagisme passif, il convient
den recommander léviction.
Mesures diététiques, épaississants, lait anti-reflux
Les épaississants ont prouvé un effet clinique favorable sur la
fréquence des régurgitations quoiqu'une amélioration des critères ph-métriques n'ait
pas pu être mise en évidence de manière cohérente. De plus, chez certains enfants
l'administration d'épaississant a provoqué une augmentation de la toux. Finalement, il
n'est pratiquement pas possible de les administrer aux enfants allaités.
Ainsi, comme l'intensité et la fréquence des régurgitations diminuent
quand même avec l'usage de de substances épaississantes, cette mesure peut être
recommandée à titre auxiliaire en une première phase aux enfants régurgiteurs qui ne
sont pas allaités. Il en va de même pour les laits épaississants disponibles depuis
quelque temps dans le commerce. Lagent épaississant le mieux étudié semble être
la farine de graines de caroubes (Johannisbrotkornmehl).
Par contre, la réévaluation critique de la littérature n'a mis en
évidence aucun argument valable en faveur du fractionnement de l'alimentation en petits
repas fréquents, tel qu'il a été classiquement recommandé depuis longtemps .
Phase 2
La phase 2 s'adresse soit aux nourrissons dont l'évolution est
défavorable malgré un traitement simple selon phase 1, ou qui se présentent à la
consultation d'emblée avec les conditions d'un reflux gastro-oesophagien compliqué.
Ces situations représentent (après exclusion d'une cause spécifique
soit digestive, soit extra-digestive) l'indication à un traitement par procinétiques,
par exemple du Cisapride ( 0,2mg par kg /jour 4 x, si possible 10 à 30 minutes avant les
repas).La revue critique des effets secondaires rapportés par rapport au Cisapride incite
à respecter rigoureusement les prescriptions de dosage et dapplication.
Spécifions ici que dans les cas de présentation digestive typique soit
simple, soit compliquée, toutes ces mesures peuvent être réalisées sans ou avec un
minimum d'examens paracliniques, (par exemple examen urinaire, formule sanguine,
échographie abdominale pour exclure une sténose du pylore).
Phase 3
Lentrée en phase 3 peut se faire soit chez des nourrissons après
échec des phases 1 et 2, soit en raison dune suspicion d'un reflux
gastro-oesophagien de présentation dite atypique. Il s'agit notamment ici de nourrissons
ayant subi un malaise grave ou de malades de tout âge atteints de pathologies
laryngo-trachéales ou broncho-pulmonaires.
En règle générale, il faut recommander d'assurer le diagnostic de RGO
par une pH-métrie oesophagienne de longue durée. Le diagnostic étant confirmé, cette
situation est une indication à un traitement prolongé soit par un bloqueur des
récepteurs-H2, soit par un inhibiteur de la pompe à proton (exemples: Ranitidine (en
dehors de la période néonatale: 2 x 4 mg /kg /jour), ou au Oméprazole 0,1mg/kg / par
jour en 1 dose). En dehors du traitement anti-reflux, il convient d'évaluer d'une part
l'indication à un traitement broncho-pulmonaire par inhalation (broncho-dilatateur,
corticostéroïde) et d'autre part à un monitoring ambulatoire à domicile pour lesquels
nous renvoyons à la littérature spécialisée de ces deux domaines.
Traitement postural
Durant les dernières années, un certain nombre de publications
(citées dans 2 et 3) ont évalué la relation entre les positions de sommeil des enfants
et le syndrome de la mort subite). Par la suite, la position horizontale en décubitus
ventral a été largement proscrite, pour favoriser le sommeil en décubitus dorsal ou
éventuellement latéral.
A lopposé, différentes investigations ont démontré un effet
positif de la position de sommeil en décubitus ventral, en anti-Trendelenburg à 30
degrés, sur les régurgitations et le RGO. Toutefois, le risque de grand malaise,
aboutissant à la mort subite de nourrisson, rend extrêmement difficile de recommander à
l'heure actuelle cette position à titre de premier traitement pour un enfant régurgiteur
allant bien autrement.
Réunissant tous ces arguments, et en l'absence d'une relation entre la
position ventrale en anti-Trendelenburg de 30° d'une part et la mort subite du nourrisson
d'autre part, cette position peut être recommandée comme mesure adjuvante chez les
nourrissons ne répondant pas favorablement aux phases de traitement précédentes.
Toutefois, une communication récente de mars 98 (6) remet en question lefficacité
du traitement postural, de sorte quil faudra être prêt à adapter les propositions
le concernant aux développements futurs.
Phase 4
L histoire naturelle d'une guérison soit spontanée soit sous
traitement médical jusque vers l'âge de 2 ans chez les enfants indemnes de pathologies
neuropsychiatriques suggère que le traitement chirurgical devrait être retardé jusqu'à
épuisement des possibilités conservatrices. Toutefois, l'indication opératoire doit
être évaluée de manière différente chez les enfants atteints d'un handicap
neurologique, ou chez les rescapés de mort subite. (7).
Suggestions pour la séquence
pratique du diagnostic et du traitement en fonction des sous-groupes du RGO
Avant d'entrer en matière sur des "recettes de cuisine"
détaillées, il convient de rappeler encore une fois que tant des épisodes de
régurgitations que de vomissements ne sont pas une manifestation spécifique mais peuvent
représenter des symptômes d'une autre maladie qu'il faut rechercher et écarter par les
moyens appropriés soit cliniques. Les suggestions qui suivent proposent ,à partir de
quelques situations cliniques bien définies, comment se servir des 4 phases du tableau 3:
Patients avec reflux gastro-oesophagien non compliqué
Il s'agit ici de patients avec régurgitations répétitives, souvent
des nourrissons de moins d'une année. Ils n'ont aucune complication telle que retard de
croissance ou hématémèse, ils représentent pour une grande partie les "happy
vomitors" cités plus haut .
Il paraît justifié de proposer à ces enfants et leurs parents une
prise en charge selon phases 1 et 2, sans autres examens paracliniques.
Par contre, si les résultats de cette approche thérapeutique restent
insuffisants, une pH-métrie oesophagienne de longue durée doit être suggérée pour
documenter le diagnostic de reflux acide. Si le diagnostic est confirmé, un traitement
médical prolongée de 6 à 8 semaines sera la prochaine étape(phase 3).
Si la pH-métrie oesophagienne est par contre normale, il est
recommandable de reprendre les considérations diagnostiques au départ, incluant soit une
cause extra-digestive, soit la situation difficile où le médecin déclarera aux parents
que leur enfant "n'a rien ou presque" alors qu'eux continuent à se plaindre de
régurgitations.
Patients suspect d' sophagite
En présence d'une suspicion d'sophagite (hématémèse
significative, douleurs rétrosternales et épigastriques importante etc..) l'endoscopie
digestive supérieure complète (oesogastro-duodénoscopie) est la méthode
d'investigation de choix.
L'indication se posera concrètement plutôt chez des enfants après
lâge dun an se présentant avec des conditions particulières par exemple
adolescents tabagiques ou chez des malades présentant un handicap neurologique et
neuropsychiatrique. Nous y reviendrons à la fin de cet article.
Le traitement comprendra partiellement les mesures proposées en phase
2, mais surtout un traitement d'environ 6 semaines selon phase 3 ( un bloqueur H2 ou d'un
inhibiteur de la pompe à proton) (4,5).
Une endoscopie de contrôle est indiquée de toute manière en cas
d'échec de traitement, et en cas de guérison clinique, si les complications à long
terme sont à craindre (sténose oesophagienne, sophage de Barett).
Patients avec présentation atypique du reflux
gastro-oesophagien
La différence évidente de ce groupe de patients (cf. tableau 2) par
rapport aux autres est qu'ils ne vomissent et ne régurgitent pas. De ce fait, le reflux
est occulté. A nouveau, il convient d'insister sur l'exclusion, respectivement la
recherche de causes extra-digestives des symptômes d'appel du patient.
Dans ce groupe, la pH-métrie oesophagienne de longue durée est
l'examen de premier choix (2). D'autre part, la scintigraphie broncho-pulmonaire après
l'ingestion d'un repas marqué est l'examen qui prouve positivement les micro-aspirations
récidivantes par exemple nocturnes.
Un traitement dépreuve, dont le succès corroborera le
diagnostic, est indispensable (8); ses modalités peuvent être recommandées de manière
suivante :
- nourrissons ayant
présenté un malaise grave:
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